Commentaire sur un livre : La prescience de Dieu, la prédestination et la liberté humaine

Dans ce livre, le théologien Claude Tresmontant traite d’une des questions les « plus difficiles qu’ait eu à affronter le pensée chrétienne dans les siècles passés ». Il me semble que l’on peut résumer la problématique de la manière suivante : S’il y a création, alors il y a une finalité de celle-ci. Dès-lors que l’on parle de finalité de la création, faut-il entendre que la finalité est connue par avance par le créateur ?

L’auteur estime qu’il y a « pré-adaptation de l’être créé à la finalité qui lui est destinée » ; il y a « une prédestination, par grâce, par création. Chaque étape de l’histoire de l’Univers et de la nature est pré-adaptée à la finalité ultime de la création. »

Le livre présente alors quelques développements pour cerner ce qu’est, tant vu de l’Ecriture Sainte que vu de l’enseignement de l’Eglise (y compris de la tradition), cette finalité. L’auteur site de nombreuses références tant vétérotestamentaires que néotestamentaires visant à mettre en lumière cette finalité de la création qu’est l’union de l’humain et du divin – union parfaitement réalisée en Christ « verus homo vero unitus Deo ». Convoquant le Bienheureux Jean Duns Scot (1266-1308), l’auteur rappelle que le Christ, homme véritable, est l’ultime étape de la création et que nous, naissant dans un état « qui précède la nouvelle naissance », nous devons coopérer à cette nouvelle naissance. Je retiens cette citation du Concile de Trente (session VI) : « Si l’Homme créé ne coopérait en rien à l’œuvre de la Création et de la sanctification, il ne serai même pas un être. Il serait une chose. » C’est là en quelque sorte un rappel de définitions sur la coopération de la liberté créée à l’œuvre de la Création posées aux Conciles de Latran (649) et de Constantinople (681).

Claude Tresmontant conclut ce que j’ai vu comme une « introduction » par cette magnifique phrase :

« Il n’y a pas de conflit entre la liberté unique incréée, la prescience de l’Unique incréé, et la liberté humaine créée, puisque précisément le but de la Création, sa destination finale, c’est la liberté créée sainte. »

S’ensuit un bref chapitre, sur « le désir naturel de voir Dieu », qui est « qu’il se l’avoue ou non […] présent et opérant en tout homme par création ». Après quelques exemples issus de l’histoire de la philosophie, ce chapitre se conclu avec Saint Thomas d’Aquin (Sum. C. Gent., III, 25) : « La connaissance de Dieu est la finalité ultime de l’homme »

Le chapitre suivant, sur « le repentir de Dieu » est très intéressant : à travers plusieurs illustrations, principalement vétérotestamentaires, l’auteur montre que les choix de Dieu ne sont pas définitifs : l’ancien Testament nous montre les hommes négociant avec Dieu (pour ne pas détruire Sodome, pour ne pas laisser mourir son peuple dans le désert après la fuite d’Egypte…). Ces exemples visent à montrer que Dieu n’a pas décidé une fois pour toutes l’ensemble de ce qu’il fait. La liberté unique et incréée et la liberté créée « ne sont pas figées, elles ne sont pas pétrifiées. Au contraire elles sont en relation de dialogue. » Cet échange entre les hommes et Dieu a deux conséquences philosophiques majeures : d’une part, « il n’y a pas de nécessité ni de fatalité » ; cela signifie que tout n’est pas jouée une fois pour toute et ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas le déroulé linéaire d’un avenir déjà tracé, et d’autre part, puisque ces deux « libertés se causent et se répondent », cela signifie qu’elles existent en même temps, ou pour reprendre les termes plus précis de l’auteur, que « la liberté unique incréée est toujours, dans tous les temps, la contemporaine de la liberté humaine.  »

Ce point là ouvre alors la porte à un bref développement sur l’éternité et le temps tels qu’ils sont définis dans la philosophie grec néoplatonicienne. Une vision de l’éternité qui est une plénitude, et du temps qui « mesure une dégradation, une déchéance, une chute ». L’auteur explique que cette vision issue de la philosophie hellénistique a brouillée l’analyse occidentale faite de la Bible par rapport à une origine hébraïque de ces textes. L’auteur cite ainsi l’exemple que certains avaient utilisés, influencé par le néoplatonisme d’une vision du temps comparé à une route de montage, où chacun ne voit que là où il est sur la route et où, quelqu’un qui serait au sommet verrait toutes les voitures en même temps. Cela permettrait de comprendre la prescience de Dieu. Mais c’est un raisonnement biaisé que d’utiliser une image « spatiale » pour comprendre le temps. Cela ne serait possible que si Dieu pouvait voir l’avenir comme il est possible de voir ce qui est plus loin ; cela serait le cas si pour Dieu « l’avenir est déjà, et de toute éternité, du présent ». Quelle place dans une telle hypothèse resterait-il pour la liberté humaine ?

Pour répondre à cette question, l’auteur nous fait faire un petit détour du côté du philosophe luthérien Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) qui n’a pu véritablement réconcilier la liberté de l’homme avec son système du « meilleur des mondes possibles » créé une fois pour toute par Dieu. Le créateur a créé le monde et connaît à l’avance l’ensemble des enchaînements de causes et conséquences qui vont advenir jusqu’à la fin des temps. L’histoire de l’univers est donc comme déjà écrite dans le plan de Dieu et ne fait que se dérouler tel que prévu. On le voit bien, cette vision là n’est pas très catholique et s’éloigne très nettement de la lecture biblique tel que l’auteur l’a faite en première partie de son livre…

Il faut dire que les observations scientifiques ont parfois contribué à brouiller la réflexion sur le sujet. Ainsi s’en tenir au seul principe de Carnot-Clausius (seconde loi de la thermodynamique), peut laisser penser qu’un bon calculateur bien programmé peut prédire l’avenir. Cela est vrai pour ce qui relève de ce principe, mais cela est faux et se révèle inopérant pour prédire ce qui relève de la création ou des inventions. La seconde loi de thermodynamique ne permet pas d’expliquer l’apparition de nouvelles espèces ni l’invention de la télévision.

C’est au travers de la philosophie plus récente, avec Henri Bergson (1859-1941), qu’il est possible de dépasser l’ornière de la pensée néoplatonicienne (tout au long du livre, Plotin en prend sérieusement pour son grade) et de regarder la Création comme « Création continue d’imprévisible nouveauté ». Libérée ainsi d’un schéma d’une création figée, découlant du l’Un, il est possible de retrouver l’espace nécessaire au « dialogue des libertés » tel qu’il est vécu dans la Bible.

L’ouvrage se termine par de nombreuses citations bibliques qui illustrent ce dialogue de l’homme avec Dieu, notamment dans la prière.

Broché: 97 pages
Editeur : François-Xavier de Guibert (15 octobre 1996)
Collection : Cahiers de métaphysique et de théologie
Langue : Français
ISBN-10: 2868394256
ISBN-13: 978-2868394255
Dimensions du produit: 20,4 x 14 x 1 cm

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un commentaire

  1. Le problème me semble-t-il dès que l’on veut s’appuyer sur l’Ancien Testament c’est que tout s’y trouve et son contraire.

    Ainsi en effet on y voit un Dieu négociant avec les hommes et paraissant revenir sur ses décisions, mais on y trouve aussi l’affirmation de la prescience complète de Dieu et d’un avenir déjà écrit, comme par exemple :

    Psaumes 139:1-4 : « Éternel! tu me sondes et tu me connais, Tu sais quand je m’assieds et quand je me lève, Tu pénètres de loin ma pensée; Tu sais quand je marche et quand je me couche, Et tu pénètres toutes mes voies. Car la parole n’est pas sur ma langue, Que déjà, ô Éternel! tu la connais entièrement. »
    Psaumes 139:16 : « Quand je n’étais qu’une masse informe, tes yeux me voyaient; Et sur ton livre étaient tous inscrits Les jours qui m’étaient destinés, Avant qu’aucun d’eux existât. »
    Isaïe 46:10 : « J’annonce dès le commencement ce qui doit arriver, Et longtemps d’avance ce qui n’est pas encore accompli; Je dis: Mes arrêts subsisteront, Et j’exécuterai toute ma volonté. »

    Il faut bien finalement se rendre à l’évidence : soit Dieu est ignorant (de l’avenir) et la liberté humaine est possible, soit Dieu connaît l’avenir, donc connaît tous nos faits et gestes futurs (qui sont bien ceux qui créent l’avenir) et la liberté humaine ne peut exister.

    Je n’ai par ailleurs pas bien compris les digressions scientifiques : d’une part je ne vois pas le rapport entre le second principe de la thermodynamique et l’évolution des espèces ou l’invention de la télévision, qui ne sont évidemment ni l’une ni l’autre en contradiction avec cette loi. Et je n’ai pas plus vu le rapport avec la (non) calculabilité du monde, alors que c’est plutôt la théorie du chaos qui a montré qu’un système obéissant à des lois parfaitement déterministes pouvait être parfaitement imprédictible (et c’est même le cas général).

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