Notre façon de parler

Un échange de lettre a eu lieu sur le site Mediapart entre Monsieur Peltier et sa lettre « Lettre ouverte à l’abbé Grosjean et ceux qui le suivent » et Monsieur l’abbé Grosjean « En Actes et en Vérité » (reprise sur le Padreblog). Au-delà des reproches ou des critiques adressées par Monsieur Peltier à Monsieur l’abbé Grojean et plus généralement à une partie « engagée » de l’Eglise catholique sur leurs interventions au sujet du débat autour de la loi n°2013-404 et des éléments de réponses apportés par ce dernier, ce que je voudrais retenir c’est la confusion qu’il y a dans cet échange très révélateur de nombreux échange aujourd’hui sur le sujet.

Je ne tiens pas à revenir ici sur les absurdités d’un semblant de débat où aux questions des uns répondaient les insultes : fascistes, homophobes, réactionnaires (ce dernier concept me semble personnellement confus)…

Ce qui m’intéresse ici c’est de voir que l’Eglise catholique a cherché, sous le « patronage » des évêques, à faire passer un message, à interroger la conscience de notre société, bref, à faire son « devoir de citoyen » en participant au débat public puis qu’ « il est légitime qu’il puisse y avoir sur ces questions-là de grands débats citoyens« . Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de voir que cette volonté d’intervention de l’Eglise dans le débat soit perçue comme une incongruité sinon comme une tentative de rétablir une main mise de l’Eglise sur le gouvernement de la « chose publique » française… Cela je le sais depuis longtemps, je l’expérimente tous les jours, et c’est bien pour cela que j’ai choisi un numéro de matricule pour m’exprimer. Je ne reviens pas non plus sur les propos tenus par le détracteur de l’Eglise, Monsieur Peltier, qui s’attache à certains points qui lui semblent relever du discours de l’Eglise.

Le point, ici, c’est qu’alors que nous (chrétiens de l’Eglise catholique) voulons faire passer un message, celui-ci ne passe pas. C’est comme s’il y avait de la friture sur la ligne, comme s’il manquait un décodeur à celui qui le reçoit… Cet échange de courrier est un modèle du genre. Pourquoi faire dire ce qui n’est pas dit ou prêter à des propos des sens qu’ils n’ont pas ?

Procédons par analogie. Imaginons que j’aille au restaurant avec un ami ; il dit qu’il va prendre une bavette avec des carottes ; si je dit ensuite, que moi je vais plutôt prendre une andouillette avec des frites, va-t-il me dire que je n’aime pas les légumes ? ou le bœuf ? Non, ce serait ridicule… tout le monde le conçoit bien. Et pourtant, ce type de raisonnement, qui témoigne d’une confusion dans l’usage des syllogismes, est fréquemment employé dans un débat. La généralisation de difficultés que l’on rencontre dans l’articulation logique de propositions entre elles dans un débat (quel qu’il soit) m’inquiète. Avant de renvoyer nos interlocuteurs se replonger dans des ouvrages de Russell ou de Frege, il faudrait au moins revoir sa géométrie, et comment procède un raisonnement déductif. Peut-on seulement espérer que des initiatives telles la fête de la philo permette une véritable éducation des citoyens au raisonnement logique « rigoureux », ceux-ci pouvant être :
a) de type déductif (i.e. analytique) avec les déductions (implications ou inférences universelles) ou les syllogismes et avec les raisonnements par l’absurde (apagogie) autrement appelés raisonnements par la contraposée ;
b) de type inductif (synthétique) avec soit les inductions complètes (étude de tous les cas possibles) ou les raisonnements par récurrence (prouve le passage de n à n+1)

Autre « vice » du débat qui brouille le message, cette tendance à reprocher une chose alors que l’on parle d’une autre… le courrier de Monsieur Peltier est un modèle du genre de toutes les discussions que l’on peut avoir lorsque l’on est interrompu par deux types de « contradictions » qui sont soit du type  « au lieu de vous occuper de tel ou tel problème, occupez vous plutôt de tel ou tel autre sujet » quand ce que l’on nous demande n’est pas de porter le poids de 2000 ans de christianisme. Demande-t-on à ceux qui sont athées de porter le poids de politiques « athées » mises en place au cours de l’histoire, au Mexique au début du XXème siècle, en URSS, dans le IIIème Reich, en République Populaire Démocratique de Corée ?

Ainsi, au-delà d’une intentionnalité patente de certains média de « déformer » le message évangélique et prophétique de l’Eglise (je citerai l’exemple de « la » fameuse phrase de Benoit XVI dans l’avion en allant en Afrique à propos du préservatif qui n’a été citée dans son intégralité que par de rares médias français, la majorité ayant repris en une phrase deux extraits de deux phrases, ce qui avait pour conséquence de faire dire autre chose que ce qui était dit), je crois que la question qui se pose à la lecture de la lettre de Monsieur Peltier, qui se présente lui même comme un catholique pratiquant et engagé, c’est de savoir comment cela se fait-il que le message ne passe pas ? Comment se fait-il que le message ne passe pas non seulement vis à vis de la « société civile », mais non plus, en interne, c’est à dire parmi les fidèles pratiquants.

Devons nous revoir notre façon de parler ?

Comment faire pour que la cohérence interne de la parole catholique trouve un échos dans le monde de notre temps ? Comment en arrive-t-on a ce qu’une parole d’amour soi comprise comme une parole de haine ?

J’ai l’impression qu’il y a un véritable dialogue de sourds entre les tenants d’une position et d’une autre position (plus globalement sur l’ensembles des sujets liés, de près ou de loin à la sphère privée) et que ce dialogue de sourd fait que le message « humaniste » de l’Eglise catholique ne passe pas. L’Eglise ne parle pas que de la foi et du mystère trinitaire ; « experte en humanité » elle prétend avoir des choses à dire sur l’homme et ce qu’elle dit est continuellement déformée, même en interne. J’ai l’impression que l’on est aujourd’hui dans une situation ubuesque où il semble que le monde d’aujourd’hui tienne absolument à dissocier dans l’église ce qui relève de la sacristie et ce qui relève du parvis, en refusant de voir que tu tabernacle au narthex une même unité architecturale ordonne l’ensemble au Christ.

Ne devons nous pas revoir notre façon de nous exprimer ? Ne devons nous pas revoir notre façon de nous exprimer ? N’est-il pas grand temps de relire l’encyclique Fides et ratio de Jean-Paul II sur, notamment, l’usage de la raison ? Cela sera-t-il suffisant ? Est-ce uniquement un défaut de la part du locuteur (catholique) ? Il est possible d’en douter (voir ci-dessus le paragraphe sur la logique), le destinataire a peut-être perdu, lui aussi la saine capacité à recevoir un message. Aussi, au-delà d’une seule remise en question, à mon sens indispensable, de « notre façon de parler », je me demande s’il n’y a pas un enjeu plus global sur la possibilité même d’échanges rationnels dans notre monde contemporain ; l’émotion, le sensationnel, le culte de la « petite phrase », le subjectif, l’indignation… tout cela ne vient-il pas perturber une possibilité du discours tel qu’elle a été construite dans la Grèce antique ?

Finalement, le sujet de ce billet, notre façon de parler, qui se voulait à l’origine une remise en cause interne au catholicisme nous a conduit un peu plus loin… à une interrogation dont le périmètre est l’ensemble de notre société. Cela n’est, en soi, pas forcément plus surprenant que cela compte tenu des « origines chrétiennes » des société occidentales.

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5 Commentaires

  1. Vous avez raison numéro 712, bien que je préfèrerais vous appeler par votre nom.

    Nous sommes face à un déficit de raison, et c’est ce qui est TRES inquiétant. Pour ma part, à part quelques personnes, je constate que rares sont mes amis partisans de cette loi qui auront voulu seulement LIRE nos arguments( de psychanalyste athée pour mon mari, de chrétienne un peu informée que je suis).
    Je reconnais cependant que, même si les personnes opposées à la loi ont souvent réfléchi ( parce qu’il fallait argumenter) ce n’est pas le cas de toutes, non plus.
    J’en reviens à ce déficit de raison. J’y ajoute un déficit de VERITE puisque nos propos ont été déformés etc..C’est aussi extrêmement grave et, pour ma part, je trouve que ce n’est pas de bon augure, pas signe de bonne santé sociale ( =le gouvernement est malsain mais la majorité de la société ne cherche pas à faire beaucoup mieux).
    Il y a donc un refus de PENSER en vérité; et le succès du film sur H Arendt, dans nos rangs, vient je crois de ce constat que ce refus est de toutes les époques…

    Bon article en effet de votre part et je suppose que ce n’est qu’un début..

    Pour terminer sur une note optimiste, nous faisons avec notre évêque, un bilan hier soir. Et justement, ce que nous constatons , au delà de l’amertume lié au vote de la loi ,c’est que nous sommes joyeux de nous être rencontrés, si divers, croyants ou pas, croyants comme-ci ou croyants comme-ça, cathos divers et cathos variés.. et que cette richesse humaine là, nous la portons TOUS, depuis plusieurs mois :elle s’appelle « plaisir de la réflexion », « partage des opinions », »confrontation des lectures et des points de vue, « foi en l’homme et ou en Dieu »…etc. Pleine de vie, elle a un nom plus simple: elle s’appelle Espérance.
    Et parce que nous l’avons en nous et que nous l’avons portée collectivement dans nos diversités, nous allons la donner. L’évêque a parlé de « patience », de mûrissement.

    Marie Coulon

    1. Bonjour,
      Merci d’avoir pris le temps de poster un commentaire sur mon blog.
      Quant à mon nom, j’ai choisi de la taire pour pouvoir concilier ma vie professionnelle avec la libre expression sur internet de mes convictions ; je suis à ce titre « victime » du principe de « neutralité » ou plutôt de la laïcité « agressive ». J’avais une précédente « existence » numérique avec mon vrai nom et il était bien difficile de vivre ouvertement sur internet ma foi (même en ne publiant aucun lien avec mon employeur). J’ai alors pris la décision de « suicider » mon premier avatar numérique qui avait le tort d’être mon homonyme.
      L’anonymat me permet de distinguer clairement vie publique professionnelle et prise de parole catholique, il me permet également de protéger mes proches ; tous ne partagent pas mes opinions et n’ont pas à être jugés en fonction de ma foi.
      Croyez bien que je le regrette, mais tel est le prix à payer dans un pays où l’on nous impose une laïcité qui n’en est pas une mais qui est une mise à l’indexe de ceux qui professent une foi en une transcendance en un absolu… surtout s’il s’appelle Jésus.
      Encore merci pour votre lecture, et désolé de devoir resté un numéro parmi d’autres. Souvenez vous seulement que c’est le 712.

      1. Ne vous inquiétez pas, j’ai très bien compris.
        Bon courage . Je vous lis sur twitter, partage votre foi et donc votre colère calme, et votre espérance.
        Marie Coulon

  2. Cà commence comme une analyse à équidistance de deux points de vue … et puis pour quelqu’un qui parle d’éduquer les citoyens au raisonnement logique « rigoureux », çà dérape. L’analogie de l’opposition partisane bavette/carottes v/s andouillette/frites est ridicule… Pour être transposable, il faudrait être plus précis, comme par exemple si celui qui veut manger sa bavette/carottes CUITE n’acceptait pas que son « ami » ait envie que son andouillette/frites le soit également !

    1. Merci pour votre lecture vigilante ; simplement, j’ai voulu m’exprimer sur les modalités de formalisation du débat et en particulier sur l’argumentation qui vise l’erreur courante dans le débat qui vise à tirer une conclusion. Exemple :

      Les homophobes sont contre le mariage homosexuel (A => B)
      Ceux qui refusent la filiation fictive sont contre le mariage homosexuel (C => B)
      Donc ceux qui refusent la filiation fictive sont homophobe (C => A)

      Il s’agit d’un paralogisme formel dit « par affirmation du conséquent » ; les deux prémisses étant vraies (elles ont la valeur de vérité = 1), le syllogisme est non valide (valeur de validité = 0) (ce pourquoi on parle d’un paralogisme). Pour que la validité du raisonnement soit égale à 1, il aurait fallu que la majeure soit B => A et non pas A => B

      C’est la manipulation de raisonnement faux que je voulais représenter par l’illustration « caricaturale » de l’accusation faite à celui qui commande une andouillette de ne pas aimer le bœuf. J’en conviens, l’exemple saisi est réducteur, mais je ne voulais pas m’étendre dans la description des syllogismes (il y a en des pages dans les livres de logique formelle). En l’occurrence, l’exemple utilisé ci-dessus, est une erreur de raisonnement issue du syllogisme dit « Barbara » : tout M est P, or tout S est M, donc tout S est P.

      Si vous le souhaitez, examinons un instant, au prisme des syllogismes, l’exemple fort intéressant que vous donnez. Il revient à illustrer la seconde catégorie de paralogismes formels, dits par « négation de l’antécédent ». On peut l’illustrer de la manière suivante :

      Les hétérosexuels ont le droit de se marier (A => B)
      Les homosexuels ne sont pas des hétérosexuels (C => non A)
      Donc les homosexuels n’ont pas le droit de se marier (C => non B)

      Là encore bien que les deux prémisses qui ont la valeur de vérité 1, la conclusion du paralogisme n’est pas valide.

      Le même raisonnement non valide peut être présenté de manière plus où moins trompeuse selon que l’on prenne l’exemple ci-dessous pour lequel la fausseté du raisonnement saute aux yeux :

      Tous les hommes sont mortels. (A => B)
      Un âne n’est pas un homme. (C => non A)
      Donc un âne est immortel. (C => non B)

      Ou ce second exemple qui peut plus facilement tromper son monde :

      Tous les hommes sont mortels. (A => B)
      Un caillou n’est pas mortel. (C => non B)
      Donc un caillou n’est pas un homme. (C => non A)
      La conclusion de ce dernier paralogisme n’est toujours pas valide bien qu’elle soit vraie.

      Encore merci pour votre lecture vigilante, j’avais hésité à rentrer plus en détail dans l’analyse logique, mais je craignais de perdre en route quelques un de mes lecteurs. J’espère que ce complément aura répondu à votre attente.

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