L’enseignement de la « Morale laïque »

A propos de l’instauration de cours de « morale laïque », un tweet-friend m’a invité à lire un article sur ce sujet (article ici). Je me risque donc, en guise de « commentaire » à cet article à faire part ici de certaines interrogations à priori que j’ai sur ce sujet sans en connaître le fond ni sans avoir pris connaissance du contenu du dit projet. Il ne s’agit donc que de réflexions « préliminaires ». Celles-ci sont exprimées en ayant à l’esprit (j’avoue mon « préjugé » personnel à l’endroit du dit sujet) que, comme le dit l’adage populaire, « l’enfer est pavé de bonnes intentions. »

1. Dans un pays comme la France où la tentation centralisatrice et uniformisatrice de l’Etat est forte (tendance que l’on nomme le « jacobinisme de l’Etat Français »), il est à craindre que la latitude pour la réflexion soit fortement « encadrée » ou du moins « orientée » ; cela ne risque-t-il pas de limiter les « débats argumentés » en une « démonstration » que l’on pourrait nommer « descendante », j’entends là de l’enseignant vers les élèves. On serait alors dans le registre de la « propagande d’Etat ».

2. Une réflexion sur le rôle de l’Etat et du législateur ; le législateur a la charge de produire un corpus législatif et l’Etat un corpus réglementaire qui doivent garantir aux citoyens les conditions d’un bien vivre ensemble ; cela passe donc par la définition de ce qui est autorisé et de ce qui est interdit, cela passe donc par la définition d’un système contraignant pour le cas où des citoyens ne se soumettent pas librement aux dites règles. Est-il pour autant du rôle de l’Etat ou du législateur de définir ce qui est Bien ou ce qui est Mal ? Je suis, sans plus avoir réfléchi à la question, à priori assez sceptique sur ce second point.

En corollaire à cette deuxième remarque, je me permets une parenthèse sur quelques « grandes lignes » des enjeux liés à la morale au sens catholique. La morale au sens catholique du terme est intimement liée à la liberté humaine, liberté de choisir de poursuivre le bien et de rejeter le mal. La liberté s’exprime aussi, pour un catholique, dans le respect de sa conscience qui vise à discerner ce qui est bien ou mauvais. La dignité de la liberté vise à chercher librement ce bien. Il n’est pas concevable que la conscience humaine soit « violée » par l’imposition d’une règle morale qui ne soit pas la libre expression de la libre aspiration humaine à chercher en vérité ce qui est bien. Le Souverain Pontife Jean-Paul II dans son encyclique « Veritatis splendor » détaille longuement cette articulation entre liberté et morale. Sans faire un exposé trop long du sujet du sujet qui n’est pas l’objet de ce billet, il est possible de schématiser (et donc caricaturer) que, pour un catholique :

a) la notion de bien (et de mal) est définie par Dieu (transcendance de la loi morale) ;
b) l’homme est crée à l’image de Dieu et a donc dans son cœur une aspiration « naturelle » à rechercher ce qui est bon et à rejeter ce qui est mauvais ;
c) Dieu laisse à l’homme des « indices » qui lui permettent de rechercher ce qui est bon ou mauvais : non seulement sa parole que l’on retrouve dans la Bible, mais aussi les relations avec autrui, l’intelligence, la conscience…

3. La limite de la morale : Aux principes énumérés dans l’article que je commente (dignité, liberté, égalité, solidarité, laïcité, esprit de justice, respect, et la lutte contre toutes les discriminations) il peut être reproché un certain flou (si par exemple on parle de liberté, de quelle liberté parle-t-on ? pour qui, dans quelle situation ? dans quelles « limites » ?). Ils restent toutefois à mon sens, dans les grandes lignes, partagés par le plus grand nombre. Mais entre ceux-ci et leur adaptation « dans des situations concrètes », la marge de manœuvre peut laisser place à une interprétation qui peut être importante. Il y a un péril assez important entre le « trop générique » qui viserait la transmission d’une morale « vidée » de toute implication concrète et pratique (et donc inutile) et le « trop restrictif » qui restreindrait la liberté de pensée et d’opinion que l’Etat est sensé protéger en vertu des articles 10 et 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

A titre d’exemple la liberté d’expression doit-elle être absolue ? ou bien faut-il lui opposer des limites ? Lesquelles en particulier dans le cadre de l’humour ? Citons en vrac et sans porter de jugement, le sujet des caricatures du Prophète Mahomet, les propos (dans un cadre privé) de Monsieur Hortefeux (alors Ministre en exercice) sur les « arabes » : « Quand il y en a un ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes » ou ceux (lors d’une conférence de presse) de Monsieur Hollande (alors Président de la République en exercice) : « [la France] ne présent[e] pas de candidat » à la succession de Benoit XVI.

4. Le respect de la conscience individuelle et de la notion de subsidiarité. Dans le domaine de la transmission des valeurs (dont la morale peut faire partie), il est bon de rappeler à mon sens que la cellule familiale est la cellule de base de notre société (je fait bien référence à nos sociétés occidentalisées, conscient de fait que dans un certain nombre de civilisation dites « premières » tels n’est pas toujours la cas). Durant ces dernières décennies, l’Eglise catholiques a plusieurs fois rappelé l’importance de la famille dans l’éducation des enfants.

Trois extraits de l’encyclique « Mit brennender Sorge » de Pie XI mettent en évidence le souci qu’a l’Eglise de protéger la liberté de conscience individuelle et la cellule familiale comme première école de transmission de valeur. La cellule familiale peut donc servir de refuge pour protéger la liberté de conscience contre des tentations d’un Etat d’exercer un contrôle de la pensée.

Des parents sérieux, conscients de leur devoir d’éducateurs, ont un droit primordial à régler l’éducation des enfants que Dieu leur a donnés, dans l’esprit de leur foi, en accord avec ses principes et ses prescriptions. Des lois ou d’autres mesures qui éliminent dans les questions scolaires cette libre volonté des parents, fondée sur le Droit Naturel ou qui la rendent inefficace par la menace ou la contrainte, sont en contradiction avec le Droit Naturel et sont foncièrement immorales.
(Gewissenhafte, ihrer erzieherischen Pflicht bewußte Eltern haben ein erstes und ursprüngliches Recht, die Erziehung der ihnen von Gott geschenkten Kinder im Geiste des wahren Glaubens und in Übereinstimmung mit seinen Grundsätzen und Vorschriften zu bestimmen. Gesetze oder andere Maßnahmen, die diesen naturrechtlich gegebenen Elternwillen in Schulfragen ausschalten oder durch Drohung und Zwang unwirksam machen, stehen im Widerspruch zum Naturrecht und sind im tiefsten und letzten Kern unsittlich. n°37)

Si l’État fonde une Jeunesse nationale, cette organisation obligatoire doit être ouverte à tous, et c’est alors – sans préjudice des droits des associations religieuses – pour les jeunes gens eux-mêmes et pour les parents qui en répondent devant Dieu, un droit incontestable et inaliénable d’exiger que cette organisation d’État soit purgée de toutes les manifestations d’un esprit ennemi du christianisme et de l’Église, manifestations qui, tout récemment encore et aujourd’hui même, mettent la conscience des parents chrétiens dans une insoluble alternative, puisqu’ils ne peuvent donner à l’État ce qu’il exige qu’en dérobant à Dieu ce qui est à Dieu.
(Wenn der Staat eine Staatsjugend gründet, die Pflichtorganisation für alle sein soll, dann ist es, unbeschadet der Rechte der kirchlichen Vereinigungen, selbstverständlicher und unveräußerlicher Rechtsanspruch der Jungmannen selbst und ihrer für sie vor Gott verantwortlichen Eltern, zu fordern, daß diese Pflichtorganisation von all den Betätigungen christentums- und kirchenfeindlichen Geistes gesäubert werde, die bis in die jüngste Vergangenheit, ja bis in die Gegenwart herein die gläubigen Eltern in unlösbare Gewissenskonflikte zwingen, da sie dem Staat nicht geben können, was im Namen des Staates verlangt wird, ohne Gott zu rauben, was Gottes ist. n°42)

Nous adressons un salut particulièrement cordial aux parents catholiques. Les droits et les devoirs d’éducateurs à eux conférés par Dieu sont précisément dans le moment présent l’enjeu d’une lutte telle qu’on en peut à peine imaginer une qui soit plus lourde de conséquences. L’Église ne peut attendre pour commencer à gémir et se plaindre que les autels soient dévastés, que des mains sacrilèges aient incendié les temples. Si l’on tente, par une éducation ennemie du Christ, de profaner ce tabernacle qu’est l’âme de l’enfant consacrée par le baptême, si de ce temple vivant de Dieu on veut arracher la lampe éternelle de la foi du Christ pour lui substituer la lumière trompeuse d’une contrefaçon de la foi qui n’a plus rien à voir avec la foi de la Croix, alors la violation spirituelle du temple est proche, alors c’est pour quiconque confesse le Christ un devoir de dégager nettement sa responsabilité de celle du camp adverse, de libérer sa conscience de toute coopération coupable à une telle machination et à une telle corruption. Et plus les ennemis s’efforcent de déguiser sous de beaux semblants leurs sombres desseins, plus il y a lieu d’y opposer une méfiance vigilante, une vigilance provoquée à la méfiance par une expérience trop amère.
(Ein besonders inniger Gruß ergeht an die katholischen Eltern. Ihre gottgegebenen Erzieherrechte und Erzieherpflichten stehen gerade im gegenwärtigen Augenblick im Mittelpunkt eines Kampfes, wie er schicksalsvoller kaum gedacht werden kann. Die Kirche Christi kann nicht erst anfangen zu trauern und zu klagen, wenn die Altäre verwüstet werden, wenn sakrilegische Hände die Gotteshäuser in Rauch und Flammen aufgehen lassen. Wenn man versucht, den Tabernakel der durch die Taufe geweihten Kinderseele durch eine christusfeindliche Erziehung zu entweihen, wenn aus diesem lebendigen Tempel Gottes die ewige Lampe des Christusglaubens herausgerissen und an ihre Statt das Irrlicht eines Ersatzglaubens gesetzt werden soll, der mit dem Glauben des Kreuzes nichts mehr zu tun hat, dann ist die geistige Tempelschändung nahe, dann wird es für jeden bekennenden Christen Pflicht, seine Verantwortung von der der Gegenseite klar zu scheiden, sein Gewissen von jeder schuldhaften Mitwirkung an solchem Verhängnis und Verderbnis freizuhalten. Und je mehr die Gegner sich bemühen, ihre dunklen Absichten abzustreiten und zu beschönigen, um so mehr ist wachsames Mißtrauen am Platze und mißtrauische, durch bittere Erfahrung aufgerüttelte Wachsamkeit. n°48)

On pourrait citer également de nombreux documents issus du Concile Vatican II (« Gravissimum Educationis » ou « Dignitatis Humanae » notamment), mais là n’est pas le sujet ; il s’agit juste de souligner à quel point l’Eglise appelle de ces vœux, dans l’éducation comme dans d’autres aspects de la vie économique et sociale, à respecter un juste principe de subsidiarité qui soit respectueux des individus et, dans le cas présent, des structures familiales.

5. Le risque d’un conflit entre la loi et la morale. « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » et « La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société » (articles 4 et 5 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen). Le champ d’application de la morale ne recoupe pas nécessairement celui de la loi et se lancer dans une définition « législative ou réglementaire » de la morale risque de poser de nombreuses implications juridiques (au grand bonheur des avocats). Quelle articulation envisager entre un « principe moral » et un article de loi, d’un décret ou d’une circulaire ministérielle ?

6. Le risque d’une laïcité « militante » : Il convient de voir s’il s’agit bien là d’une laïcité qui garantisse bien « les expressions pluralistes des opinions » (article 4 de la Constitution de 1958) et qui ne menace pas l’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. »

Il y a en effet un certain nombre d’acteurs, dans l’Histoire de France, qui se sont illustrés par leur lutte contre la Foi ou contre la religion. D’autres acteurs ont contribué à édifier au fil du temps une laïcité qui soit « pacifiée ». Pour s’exprimer sereinement sur ce sujet il est nécessaire de s’assurer au préalable que l’enseignement d’une « morale laïque » sera porteur d’une laïcité de respect et de dialogue entre les différentes options qu’elles soient religieuses ou pas et non pas celui d’ une expression où l’aspect « antireligieux » domine.

Et si d’aventure, une laïcité « militante » était promue, ne risquerait-on pas de diviser encore plus les français entre eux dans une logique d’opposition de valeurs des uns contre valeurs des autres ? Je redoute que ce ne soit une plaie de plus pour l’unité du sentiment national. Il me semble qu’il serait préférable de chercher à bâtir une société plus fraternelle et plus unie ; mais n’ayant pas d’information sur le contenu de la morale qui va être enseignée, il ne s’agit, une nouvelle fois, que d’un questionnement personnel.

J’ai eu autour de moi l’exemple d’un enseignant « rappelé à l’ordre » pour avoir fait chanter « Au clair de la lune » aux élèves sous prétexte que l’expression « pour l’amour de Dieu » serait une entorse au principe de laïcité ? N’est-ce pas une illustration d’un abus d’anticléricalisme ?

Je remercie par avance les lecteurs qui auront plus d’information sur le dit projet des informations qu’ils voudront bien partager en commentaires…

Publicités

un commentaire

  1. Excellente analyse, dans le fond comme dans le style !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :